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vrai enjeu presidentiel
Par
Jean-François MATTEI
le samedi 06 mai 2006
LE COURAGE DE LA RUPTURE Lorsque Soljenitsyne prit la parole à Harvard, le 8 juin 1978, ce fut pour dénoncer laffaiblissement du courage dans le monde occidental. Il nhésitait pas à dire aux étudiants de la prestigieuse université dont la devise est Veritas : « Ce déclin du courage est particulièrement sensible dans la couche dirigeante et dans la couche intellectuelle dominante, doù limpression que le courage a déserté la société tout entière ». Quand celle-ci se contente de soupirer : « Pourvu que rien ne change ! », les hommes senfoncent dans ce que lauteur russe nommait « le rêve débilitant du statu quo ». Pourtant le courage a toujours été considéré, depuis les Grecs, comme la vertu politique fondamentale. Pour les Anciens, le thumos, le cur de lhomme, était à la source de landreia, laccomplissement du citoyen, parce que la politique était mesurée à laune du courage, de la parole et de laction. Si laction est bien lactivité politique par excellence, alors le courage en premier lieu, le courage de prendre la parole pour rechercher le bien commun est lactivité civique par excellence. Platon voyait en lui le foyer des quatre vertus cardinales qui permettait à la sagesse et à la tempérance de sunir sous légide de la justice. Et la justice, qui permet dassurer le partage de ce bien commun, nest autre que la réalité même dans laquelle sinscrit la condition humaine. On dit habituellement que le courage, du moins sil ne se paie pas de mots, doit affronter la réalité. Pour juste quelle soit, la remarque est insuffisante tant que lon ne précise pas en quoi consiste la réalité et à quoi tient le courage. Que ce dernier ne soit ni crainte, ni intrépidité, selon lanalyse dAristote, parce que, comme toute vertu, il est une activité de lâme moyenne entre lexcès et le défaut, et que cet équilibre soit une excellence, nous en sommes tous convaincus. Mais il faut aller plus loin. Lhomme courageux est celui qui affronte un danger comme lexige la situation, cest-à-dire la réalité du fait menaçant, et comme le veut la raison, cest-à-dire la finalité de laction à engager. En faisant face au danger, lhomme courageux manifeste dun coup, et sans ostentation, la grandeur et la fermeté de son âme. Le courage est en effet « une belle chose », selon lexpression dAristote, dans la mesure où il révèle à lhomme son humanité et au citoyen son civisme. Mais si le courage est bien au cur de lhomme et de la cité, il faut encore savoir ce que sa résolution vise, cette fois au cur de la réalité. Or la cible du courage est toujours un danger ; et le danger est une rupture dans le cours des événements qui risque dêtre fatal aux individus et à la communauté. Le courage va donc sétablir, à son tour, comme une rupture à légard de la vie ordinaire afin de se hisser à la hauteur de la menace qui lassaille. En politique comme en morale, le courage tient à cette prise de risque qui accepte de rompre entre la crainte, toujours soumise aux malheurs passés, et lespérance, toujours ouverte sur les possibilités de lavenir. Cest en ce point que tout se joue, ou tout se renverse, de sorte que le courage permet seul de commencer véritablement une action en sarrachant à la torpeur présente. Sil est vrai, comme la établi Hannah Arendt, quagir en politique na pas dautre signification quentreprendre, il convient de décider douvrir avec fermeté une brèche dans lavenir au lieu de colmater sans conviction les trous du présent. Entreprendre un acte politique consiste à briser une continuité passée pour en construire une nouvelle, plus féconde en soi et plus satisfaisante pour nous. « Lidée de courage », notait ainsi Arendt, « se trouve déjà en fait dans le consentement à agir et à parler, à sinsérer dans le monde et à commencer une histoire à soi » . Un tel courage originel, dans lordre du politique, permet seul à un peuple de se donner un monde commun. Aussi, en notre temps de désarroi politique, déchec économique et de désespérance sociale, le prochain Président de la République devra avoir le courage de proposer à ses concitoyens, et sans doute de leur imposer par la loi, une véritable rupture. Il faudra bien rectifier limage désastreuse que la France offre sans vergogne à létranger depuis ces dernières années et sattaquer aux cinq fléaux de notre pays : la persistance dun chômage de masse, dans le domaine économique ; la faiblesse de la recherche scientifique, dans le domaine industriel ; leffondrement de léducation, dans le domaine pédagogique ; laffrontement des communautés, dans le domaine social ; la disparition de lespace public, dans le domaine politique. Lorsque lon revient, ce qui est le cas du signataire de ces lignes, de plusieurs missions à létranger, au Canada, au Brésil et en Chine, on est frappé de linconsistance du débat public en France, égaré en querelles picrocholines et clochemerlesques, comme celle des lâchers clandestins dours slovènes dans les Pyrénées ! Le monde entier continue de se développer à un rythme soutenu alors que nous demeurons enfermés dans une « exception culturelle » qui croit, dans sa saveur intime, infirmer la règle des autres pays. Lincendie des banlieues, le déchaînement contre le CPE, laffaire Clearstream, parmi bien dautres symptômes, témoignent avec éloquence de notre mal commun : « le rêve débilitant du statu quo ». Il faudra bien que les dirigeants que nous élirons inventent en démocratie ce que jappellerai, en détournant un mot de Baudelaire, le courage aristocratique de déplaire. Un tel courage se nomme rupture. Et la rupture commence dabord par le refus des paroles convenues, non pas de cette « langue de bois » qui ne rend pas justice à la noblesse dun matériau propre aux charpentes et aux sculptures, mais bien de cette langue de boue dans laquelle nos discours sengluent chaque jour davantage. Cela ne coûtera rien à lÉtat ni aux hommes politiques qui en briguent les fonctions. Car le courage, en tant que force de résolution, est une donnée immatérielle qui ne demande dautre investissement que celui du risque et de la générosité. Toute lhistoire du XXe siècle, à Sarajevo, Munich ou Yalta, a montré que la faiblesse des démocraties a précipité leur chute. Dans une société où le comportement a remplacé laction, lopinion la pensée, le conformisme le risque et la soumission la décision, le courage dopérer une véritable rupture sera sans doute lenjeu réel de la prochaine élection présidentielle. Membre de lInstitut Universitaire de France, professeur à luniversité de Nice-Sophia Antipolis, auteur de La barbarie intérieure (PUF, 2004), De lindignation (La Table Ronde, 2005), et, avec Raphaël Draï, du collectif La République brûle-t-elle ? (Michalon, 2006).
Réponse de
PRALIN
le mardi 27 juin 2006
Rupture... sans doute arrivera t'elle forcément un jour, avec certainement pour conséquences de graves crises... révolution...? chienlit ? haine ? exactions ? Sûrement tout à la fois, car qui verra t'on dans la rue ? Forcément nos habituels "geignards", des nostalgiques des révolutions prolétariennes, ainsi que des casseurs et autres profiteurs, qui finiront de mettre le pays complètement à genoux. Alors que nombre de beaux-parleurs, de spécialistes de la critique, d'experts à la science infuse..., se garderont bien d'être sur le terrain pour défendre les valeurs morales et l'honneur du pays. Alors quel homme providentiel va se risquer à entreprendre les grandes réformes nécessaires... d'avance vouées à l'échec par le dictat de la rue..., de l'opposition..., des médias....? Comme on a pu le voir ces derniers mois... Qui le soutiendra...? Rien ne sortira de bon si nous continuons à nous battre contre ceux qui nous dirigent... et à tout attendre de l'état, de la prochaine présidentielle..., du prochain Premier ministre... Depuis au moins trois décennies... aucun premier ministre n'a réussi à satisfaire le peuple... ni surtout les médias et autres "spécialistes"... Ont-ils été tous si mauvais ??? Ne se trompent-on pas souvent de cible. Ne devrait-on pas aussi se "regarder le nombril"... Que faisons-nous ? majorité silencieuse... qui recherchons le confort... parfois par des moyens pas toujours bien net.... A-t'on le courage de balayer devant sa porte, de voir ce qui se passe dans nos familles? et autour de nous ? Bon courage aux hommes politiques... et bonne continuation au peuple français, c'est bientôt les vacances, et vive les Bleus ! Amicalement Bernard DEMONCHY
Réponse de
Michel
le jeudi 29 juin 2006
Bravo Pralin, tout ce que vous dites est exact mais la rupture sera t'elle au rendez vous? J'en doute un peu...Car celui qui osera cette rupture avec les 25 dernières années que nous venons de vivre se retrouvera à peu près seul... Qui le soutiendra? Il faudra que "nous" soyons présents pour dire haut et fort nos convictions. Le problème c'est qu'aujourd'hui c'est l''ère médiatique de l'image qui pourri à peu près tout...Le courage, la droiture, le dévouement, etc....toutes ces valeurs pour certains sont archaïques, seul compte l'image, le scoop et vous savez comme moi que les images diffusées sont "triées" pour influencer un maximum de personnes qui, malheureusement, n'arrivent pas à faire la part des choses... Je ne suis pas pessimiste , car je crois en l'homme , malgré ces défauts, seulement nous sommes arrivé à un point de rupture dangereux...Il faudra beaucoup, vraiment beaucoup, de courage et d'abnégation pour celui qui voudra changer la société et revenir à des valeurs qui ont fait leur preuves dans un passé pas si lointain. Il faudra du courage aux hommes politiques et aux français pour regarder vers un avenir qui redonne à notre pays toute sa grandeur.
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