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> Dossiers et débats Forum d'Aix en Provence : quel avenir pour l'Europe?
Table Ronde du dimanche 9 octobre 2005
« Les Institutions européennes, les limites de l'Europe. »
L'échec du référendum du 29 mai a entraîné une crise sans précédent des institutions communautaires. Cette crise amène les Clubs de l'Embarcadère à s'interroger sur le sens de la construction européenne aujourd'hui. Victime d'une fuite en avant (accueil en 2007 de la Roumanie et de la Bulgarie sans que l'on sache si cela pourra fonctionner) l'Europe peut-elle concilier élargissement et approfondissement ?
Le débat animé par Jean-Thomas Lesueur de l'Institut Thomas More va confronter les points de vue de quatre intervenants issus de mondes différents mais qui partagent la même passion pour les idées :
Françoise Grossetête , député européen, vice-présidente du PPE, apportera son témoignage d'élue depuis 1999.
Hervé Mariton, député de la Drôme et spécialiste des relations transatlantiques, pointera les paradoxes nés du hiatus du 29 mai.
En écho à ces deux personnalités politiques engagées dans l'action quotidienne, les regards de deux experts interrogeront les pratiques et les discours sous l'angle de la pensée libérale, avec Jean-Louis Caccomo , économiste, et sous l'angle géographique et historique avec Alexandre Del Valle , essayiste.
Françoise Grossetête a milité pour le OUI. Privilégiant une éthique de responsabilité, elle a jugé à la lumière de son expérience de parlementaire européen que le projet rédigé par Valéry Giscard d'Estaing apportait une avancée décisive sur le plan institutonnel. Constatant la nécessité de la réforme pour fonctionner à 25, elle a regretté que la campagne s'enlise sur des considérations frileuses de repli sur soi et de démagogie. Elle voit les positions de la France s'affaiblir de jour en jour et son image se dégrader en Europe.
L'exemple de la polémique sur la directive service (dite « Bolkestein ») est édifiant : La France, première exportatrice de services en Europe, avait soutenu celle-ci (gauche comprise) dès l'Acte Unique ; et la question du référendum ne pouvait avoir aucune influence sur ce sujet. Elle observe avec tristesse que la complexité attribuée à la bureaucratie bruxelloise est complaisamment entretenue par les Français qui aiment rajouter leur propre complexité.
Hervé Mariton pense que cette confusion des concepts est survenue à cause d'une absence totale de renouvellement du discours politique. Il cite l'exemple de Wilfried Martens, actuel président du PPE, dont les paroles n'ont plus l'impact qu'elles avaient du temps des pères fondateurs. Il en appelle à repenser complètement le projet de fond. Il n'est pas persuadé qu'il faille opposer une vision libérale à une vision politique. Sur la forme, il souhaite que le débat européen devienne autonome, qu'il s'émancipe des préoccupations nationales afin de retrouver un vrai clivage politique, seule manière de sortir par le haut des conflits d'intérêts. Il propose d'écouter avec attention ce que les Anglais ont à nous dire, même s'il partage avec Françoise Grossetête une certaine déception quant à la présidence de Tony Blair. La vision du monde britannique, plus fluide, apparaît comme un défi intellectuel tout à fait stimulant !
Ce faisant, il bouscule deux lieux communs :
-premièrement, le rejet de la Constitution par la France n'a pas eu pour conséquence le rejet du libéralisme mais au contraire son renforcement.
-deuxièmement, le discours anglo-saxon ne saurait être caricaturé comme le dogme du tout marché.
Une Europe ancrée dans les valeurs de notre civilisation occidentale, non en opposition mais en partenariat avec les USA, peut et doit ouvrir des perspectives et permettre l'émergence d'un nouveau discours européen. Il doit en effet exister « un Dedans et un Dehors ».
Jean-Louis Caccomo exprime l'embarras de nombreux penseurs libéraux : une constitution ? Oui ! Mais pas celle-là... En référence à la Constitution des Etats-Unis d'Amérique, il propose une rédaction simple, trois pages maximum, afin de limiter les pouvoirs centraux. On obtient ainsi un projet économique viable parce que assis sur un projet politique clair.
En cela, il est absurde d'opposer le politique à l'économique puisque l'un est la condition de l'autre ! Le libéralisme est un système basé sur des valeurs éthiques. Ce qui a fonctionné et fonctionne encore aux Etats Unis doit pouvoir fonctionner en Europe : seul un environnement juridique stable et garantissant le respect des droits de propriété peut permettre le retour de la croissance. Mieux encore, cette culture de la séparation des pouvoirs est née en France : Montesquieu, Tocqueville...Ainsi, un autre lieu commun vole en éclat : la vision dite « anglosaxone » est historiquement une vision française !
Cependant, les peuples européens, comme tous les peuples, ne sauraient adhérer à un projet qui ne parlerait qu'aux esprits en oubliant le coeur. Alexandre Del Valle mène un combat intellectuel depuis plusieurs années pour éclairer les élites et les électeurs sur le risque de l'entrée de la Turquie en Europe. En s'appuyant sur des faits extrêmements précis, il démontre comment le processus d'adhésion de la Turquie est synonyme de destruction programmée de l'idéal européen. Le double langage des autorités néo-islamistes turques est démonté méthodiquement : le passé kemaliste et la figure d'Ataturk sont brandis au moment des négociations tandis qu' Erdogan préside officiellement l'OCI (organisation islamiste) qui justifie la lapidation. Est-ce un hasard si le livre d'Adolph Hitler « Mein Kampf » est en seconde place des ventes en Turquie ?
En admettant que la seule partie de ce côté de la mer de Marmara et du Bosphore soit européenne, intégrer la Turquie actuelle reviendrait à repousser nos frontières jusqu'à la Syrie, l'Irak, l'Iran et la Géorgie, pays instables et poreux aux activistes d'Al Qaïda. Sans oublier que la Turquie deviendrait le premier pays d'Europe en terme de démographie...
Alexandre Del Valle précise que son combat n'est pas tourné contre la Turquie en elle-même, qui fait de la politique pour défendre ses intérêts avec un pragmatisme consommé (« dreaming West, moving East »). Il admet parfaitement l'idée d'un partenariat privilégié. Son jugement est en revanche extrêmement sévère en ce qui concerne les décideurs occidentaux. L'argument selon lequel il vaudrait mieux avoir la Turquie avec soi que contre soi est d'inspiration munichoise ! Les conditions exigées (retrait de Chypre, Reconnaissance du Génocide arménien, respect des droits de l'homme) sont loin d'être réalisées, or le processus d'adhésion est en marche.
La tactique européenne qui consiste à retarder cette adhésion en maintenant l'espoir d'Ankara est méprisable. Il serait à la fois plus honnête et surtout plus intelligent de tenir un discours responsable plutôt que de tergiverser et créer les conditions d'un conflit grave. Il rappelle d'entrée la formule de Nicolas Sarkozy : « Si la Turquie était européenne, cela se saurait ».
La question de l'adhésion de la Turquie a été au centre de la campagne de mai. Non pas parce que le NON aurait bloqué l'adhésion (le Constitution apportait au contraire un renforcement du parlement et donc des peuples, et la poursuite actuelle du processus le démontre) mais parce que le sujet faisait ressurgir deux questions essentielles : les décisions importantes sont-elles déterminées à l'avance ? (Hervé Mariton emploie l'image d'une seringue) et dans ce cas par qui et pour quoi ? Ensuite, de façon plus existentielle, qui sommes-nous ? Quid de nos racines judéo-chrétiennes ?
C'est finalement cette question de l'Identité qui fera consensus.
Comme le dira Charles Millon en conclusion : l'Europe a un avenir à la condition qu'elle sache qui elle est. Cet avenir ne passe pas par un projet étriqué mais au contraire ouvert et conquérant. Sûre d'elle-même, alors l'Europe apparaîtra à son frère Africain comme le partenaire qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être.
Pierre Favre
www.institut-thomas-more.org
www.francoise-grossetete.com
http://caccomo.blogspot.com/
www.nonalaturquie.com
     
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